|
« Portes, levez vos frontons, levez-les, portes éternelles, qu’il entre, le Roi de gloire… » (Ps 23) Les verrous pneumatiques libèrent l’énorme porte du hangar hélicoptère, qui bascule lentement pour laisser passer la procession des Rameaux.
Notre programme d’escales a placé la Semaine Sainte en mer. Lorsque nous avons appareillé de Djibouti, l’aumônier des FFDJ1, le P. Christophe Buirette, nous a procuré de magnifiques rameaux de palmiers. L’assemblée, plus nombreuse que d’habitude, est réunie sur le pont d’envol. Tout autour, l’Océan s’étend à perte de vue. La Frégate glisse à faible allure sur les eaux d’un bleu profond. Sous nos pieds, les abysses ; au dessus, le ciel pur et le soleil au zénith. Voilà de quoi nourrir la mystique du marin : nous allons célébrer Pâques retirés des rivages du monde et faire monter notre prière depuis la surface des eaux vers le Créateur du ciel et de la terre, de la mer et tout ce qu'ils renferment !
Pour quelqu’un qui n’a jamais embarqué sur un bâtiment militaire, il est difficile d’imaginer une messe en mer. Habituellement, elle est célébrée dans un local laissé libre par les activités : carré, cafeteria, atelier, soute missiles ou hangar aéro. Certes, la décoration ne porte pas toujours au recueillement, mais elle réjouit les amateurs d’art baroque. En ce dimanche des Rameaux, les conditions sont optimales : pas besoin de pousser la voix pour couvrir le bruit de la ventilation, pas de roulis ou de tangage susceptible de renverser les burettes ou de faire tomber le crucifix, pas d’odeur de gasoil, de cuisine ou de peinture.
La Semaine Sainte, commencée paisiblement, va rapidement prendre une tournure dramatique : un voilier avec 5 français vient d’être pris en otage par des pirates somaliens.
Etrange Triduum où nous vivrons, en temps réel, le chemin de croix de pénibles négociations, puis l’exécution d’un ordre : si besoin, mettre à mort les brigands pour le salut des otages. Nous nous verrons successivement recueillir les morts et entourer les vivants. En nous se mêlent la consternation, la joie, et confusément, l’impression que la Providence a voulu nous plonger plus avant dans le mystère de Pâques en nous faisant partager les sentiments de la foule de Jérusalem, de Marie, de Simon de Cyrène ou de Joseph d’Arimathie.
En raison des circonstances, les célébrations du Jeudi et du Vendredi Saint n’auront lieu que tard dans la soirée.
C’est également au cœur de la nuit que sera célébrée la Veillée pascale, mais cette fois-ci, dans le soulagement de la mission accomplie. Le terme « veillée » est très approprié sur un bateau, notamment parce qu’il faut veiller à ce que la fumée du cierge pascal ne provoque une alerte incendie, plus sûr moyen de déclencher les grandes eaux baptismales.
Même si certains membres d’équipage ont été déçus de ne pas trouver d’œufs de Pâques cachés dans les coursives ou la mâture – l’aérolargage des cloches romaines ne s’étend sans doute pas en Zone Maritime Océan Indien –, nous goûtons aujourd’hui la joie lumineuse du temps pascal. Et nous attendons le coup de vent promis pour la Pentecôte…
P. Pierre Fresson, aumônier de la Force d’Action Navale,
à bord de la Frégate Aconit.
|